• Nicolas Coursault

Hommage aux anciens de la Marine, partie 2

Hommage à nos anciens. 2ème partie

Témoignages de ceux qui ont connu Michel Coursault



Dans ma liste d’officiers ayant croisé la route de mon grand-père le Contre-amiral Michel Coursault se trouve les deux Capitaines de pavillon et derniers commandants du Cassard. Le hasard fait bien les choses et tous deux habitent Toulon, ce qui me permet de venir les voir le même jour.



Entretien du 10/03/2022, 15h


Rendez-vous avec le Contre-amiral Xavier Farand, chez lui à Toulon.

La ruelle étroite est toute proche du Mourillon et le port est à deux pas ; après avoir garé ma voiture, je m’imagine qu’un grand nombre de marins habitent ce quartier, génération après génération. Ma sacoche est pleine des albums que grand-père nous a laissés, conçus avec soin, mêlant des photos, commentaires, et documents divers.

Un petit portillon en fer, peint d’un vert Provence, entouré de lauriers (roses naturellement), s’ouvre sur un jardin et la façade d’une modeste maison de type méditerranéen. La simplicité des lieux semble conforme à la réputation de son propriétaire : le Contre-amiral Farand, 93 ans cette année, m’attend à l'abri de son palier.

L’homme me reçoit avec grande courtoisie et je découvre un intérieur débordant d'objets. Les nombreux tableaux et portraits se disputent le moindre recoin avec les meubles, soldats de plomb et autres maquettes. Cet intérieur vous entraîne dans les pages de l'histoire de France, et je reconnais avec plaisir les arts asiatiques, notamment d’Indochine.

Les photos de famille sont en bonne place, et l’on devine aux sourires sincères que celle-ci est unie. Quatre enfants, treize petits-enfants et bientôt huit arrières forment sans doute la plus belle réussite d’une vie. Les portraits de son épouse Françoise, décédée en 2016, encadrent cette jolie ribambelle.


Nous nous installons dans la salle à manger où la grande table semble plus adaptée pour étaler les

albums que les petits fauteuils du salon peu commodes.

Xavier Farand rencontre pour la première fois Michel Coursault le 2 octobre 1971 lors de sa prise du commandement du Cassard à Carthagène en Espagne. L’Escorteur est devenu en 1969 le navire-amiral de l’escadre de la méditerranée et c’est donc à son bord qu’emménage le Contre-amiral Coursault, fraîchement nommé début septembre commandant de cette flotte de 33 bâtiments.


L’arrivée de Farand survient dans un contexte particulier, son prédécesseur ayant été « démonté de son commandement » selon les termes de Michel Coursault, après avoir « rempaillé ses deux hélices sur la jetée de St Mandrier ».



Cette prise de fonction sans protocole ne semble pas affecter le Capitaine de vaisseau Farand, et l’expression des visages des deux hommes sur une photo montre que le courant passe immédiatement.

L’escadre est alors en plein exercice avec la Marine espagnole et l’escale est l’occasion de réceptions officielles dont une organisée le soir même de son embarquement par El Comandante General de la Flota Pita da Veiga à bord du « vénérable Canarias, véritable reliquaire de la guerre civile » (notes de MC).



La photo ci-dessus qualifiée de "dîner d’hombres sur le Canarias", regroupe :

Le Capitaine de frégate Yves Morel (1927 – 2010), commandant du Tartu, futur Contre-amiral.

Le Capitaine de vaisseau Farand, commandant du Cassard.

Le Capitaine de vaisseau René Besnault (1922 – 2003), commandant le d’Estrées, ancien aide de camp du Général de Gaulle, professeur à l’école de guerre navale (1968-70). Contre-amiral.

Le Capitaine de vaisseau Gabriel Karcher (1921 – 1974), commandant l’Arromanches.

Le Contre-amiral espagnol Leste.

Le Vice-amiral d’escadre Jean Brasseur-Kermadec (1914 – 1992). Compagnon de la Libération.

El Amirante Gabriel Pita da Veiga (1909 – 1993), chef de l’état-major de la Marine espagnole et futur ministre de celle-ci. En aparté, son ancêtre Don Alonso est entré dans l'histoire pour avoir capturé le roi François Ier de France lors de la bataille de Pavie…

Et bien sûr le Contre-amiral Michel Coursault. Ainsi que d’autres que je n’ai pu identifier.


Les réceptions sont une chose, mais le cœur du métier reste la mer. Cette photo représente à elle seule l’idée qu’on se fait du commandement, mais aussi du travail d’équipe. Xavier Farand est très ému en revoyant ces visages. Non seulement il a apprécié d’avoir été sous les ordres de Michel Coursault, mais il garde encore un excellent souvenir de Tabournel.

Trois hommes qui regardent dans la même direction, partageant une passion commune pour le grand large. L’instant est sans doute pris entre les 13 et 30 octobre 1971, lors de la traversée en direction de l’Adriatique.

Tabournel est ensuite remplacé par le Capitaine de frégate Francis Botreau.

Des habitudes s’installent ainsi qu’une complicité. « Je vais déjeuner tous les jours sur le Cassard où j’invite à tour de rôle mes commandants avec mes deux commensaux Farand et Botreau », écrit Michel Coursault. Xavier Farand se remémore encore aujourd’hui ces moments de convivialité.

Nous feuilletons l’album et il s’arrête sur un article de presse. La prise de commandement de l’Origny par le Capitaine de corvette Thomas éveille un vieux souvenir. « L’Origny, je l’avais commandé… »

Le Cassard emmène son Amiral et son pacha à travers la méditerranée. Quelques moments privilégiés sont partagés comme ces 11 et 12 mars 1972. « Balade à Nabeul, Hammamet, Sousse avec les officiers supérieurs du Cassard dans une énorme américaine aux ressorts avachis… Dîner au restaurant marocain offert par Puyaubreau pour les Cdts et moi : Farand, Josse (Guépratte) Tripier (Alsacien). Le 12, balade à Kairouan avec Farand et les Puyaubreau » note Michel Coursault.



Le 16 mars, le Cassard mouille à Lavezzi dans les bouches de Bonifacio. Le rôle de la Royale est aussi d’entretenir les sépultures de nos marins. La vedette Auricle et la baleinière du Cassard emmènent quelques hommes d’équipage dans « l’îlot des cimetières », ainsi que le Contre-amiral Coursault, les Capitaines de frégate Farand et Botreau, le Lieutenant de vaisseau Gardès et le Médecin en chef Gerst.

- Je me souviens bien de Botreau qui était un type très bien, mais pas de Gerst, me souffle Farand.




Les images reviennent par bribes, le Cassard a été transformé pour permettre d’y accueillir l’Amiral et son état-major. Un affût de 57 a été débarqué pour y installer un roof avant, un autre est mis à l’arrière. « Le Cassard faisait 2700 tonnes » dit soudainement Farand. Il me confirme que l’équipage était important, plus de 300 hommes sous ses ordres. Je ne suis pas marin, et laisse aux spécialistes le soin des détails techniques.


Le 2 mai 1972, le Cassard appareille avec l’Arromanches et 5 escorteurs pour une tournée d’un mois. Deux fois par jour, le Contre-amiral Coursault retrouve Botreau et Farand pour les repas, pris dans son « salon ». Ambiance feutrée, cuirs et rideaux à la mode ; moment de décontraction.


La photo suivante de l’ensemble de l’état-major confirme la confiance réciproque et le respect mutuel qu’a su instaurer son commandant.



Les images défilent et la carte du Liban l’interpelle :

- Nous avions fait une belle escale à Beyrouth et étions partis visiter Baalbeck.

Mais aussi Byblos et les grottes de Jeita, Farand, Botreau avec le Capitaine de corvette Corbier, pour une fois tous habillés en civil. Retour à Beyrouth… retour à Toulon.


Les photos restent le meilleur outil pour rafraîchir une mémoire assoupie par les années.

- Vous savez… j’ai pris ma retraite en 1985… je ne me souviens pas de tout… Ah ! Mais là, c’est Aubert… un gars très sympa avec qui je m’entendais bien.




Je ne reprends pas les noms de chacun des officiers présents sur cette belle photo, Michel Coursault ayant pris soin que l’on ne les oublie pas.


Du 2 au 15 octobre 1972, un nouvel exercice franco-espagnol baptisé « Murcie » est l’occasion de réunir aux appontements de Milhaud les navires espagnols De Lauria, Oguendo, Valder, Ferrandèz, Teidé et côté français le Cassard (CF Farand), le d’Estrées (CV Besnault), le Bourdonnais (CV Ausseur), le Vendéen (CC Vaxelaire), l'Alsacien (CC Tripier).




La photo du port de Toulon ne peut pas laisser indifférent le cœur d'un officier de marine, il cherche et trouve son navire parmi cette flotte. D’autres noms l’interpellent, l’Amiral Joybert venu assister le 19 février 1973 à l’appareillage de l’escadre, le Vice-amiral d’escadre Brasseur-Kermadec, une figure de la Marine et ami de mes grands-parents.



Les chemins de vie se croisent et s’éloignent, nous sommes le 5 mai 1973 et il est temps pour Michel Coursault et Xavier Farand de se quitter. Je lui pose encore une question en pensant au Cassard :

- Amiral, quel a été votre plus beau commandement ?

Il hésite quelques secondes et me répond :

- La flottille 31F… j’ai aussi commandé l’aéronautique navale… et la base de Nîmes. Et puis le Cassard…

Finalement, il a aimé tous ses commandements, appréciant chacun d’entre eux, si différents.

- Je me souviens bien quand votre grand-père est mort. C’était en 1985. Il m’a téléphoné au début de l’année, se sachant condamné par la maladie, pour me demander si j’acceptais de le remplacer comme président des anciens de l’AEN.

Une manière pudique de me démontrer l’affection qui liait les deux hommes.


Le Contre-amiral Xavier Farand est né en 1929 en Indochine où il a grandi. Il entre dans la marine en 1948 et devient le premier commandant de la flottille 31F en 1961. Il termine sa carrière à la tête de l’aéronautique navale de la 3ème région du 1er octobre 1980 au 15 juillet 1984.



Note de Michel Coursault :

« Avec regret je vois partir, après Botreau qui nous a quittés en mars, mon capitaine de pavillon Farand, homme de grande qualité, énergique et fonceur.

J’aurai heureusement en la personne du CF Amand un excellent successeur qui sera le dernier capitaine de pavillon et cdt. du Cassard. »



Nicolas Coursault et le Contre-amiral Xavier Farand

À suivre…




Nicolas Coursault

Crédits photo : albums de la famille Coursault.