Aline Chalufour (1899-1989), histoire d’une femme oubliée au parcours extraordinaire
- Nicolas Coursault

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La retranscription des lettres de ma famille m’a permis de découvrir des personnalités connues du grand public comme le général Giraud, l’écrivain Henry de Monfreid, l’aventurier Alain Gerbault et bien d’autres. Parfois, mes recherches m’amènent à des personnalités moins célèbres, mais qui ont participé aux évènements de l’époque contemporaine, telles que le résistant Nicolau, l’officier de marine Étienne Sicard et Aline Chalufour.
Je « rencontre » cette femme en transcrivant les lettres de ma grand-mère Suzanne Lafeuillade, alors qu’elle prépare son bac au couvent des oiseaux à Dalat, en Indochine. Dans ses lettres de l’année scolaire 1939-1940, elle évoque à de nombreuses reprises sa professeure de français et d’anglais « Melle Chalufour », dans sa correspondance avec ses parents. L’ambiance avec cette enseignante semble excellente ; « en français et en anglais, avec Mad. Chalufour, l’entrain de l’année dernière a repris », écrit-elle.
Suzanne évoque aussi les œuvres travaillées : « nous étudions La Bruyère, et ses Caractères provoquent discussions sur discussions ». La professeure ne manque pas de bons conseils :
« En français, Melle Chalufour nous dit qu’il faudrait lire, lire, lire ! C’est par notre lecture et nos idées personnelles sur Montesquieu, La Bruyère, Marivaux ou Voltaire que nous ferons de bons devoirs – Elle nous a dit (ce qui est très vrai) que nos vacances, pendant cette année, devaient se passer en lectures sur les programmes soit de français, soit d’Histoire ou Géographie, ou même latin ! Ce que je compte d’ailleurs bien faire. » Suzanne est sans aucun doute très motivée par Aline ! Mais cela n’est pas toujours suffisant et quelques semaines plus tard, Suzanne écrit « mais ce que Melle Chalufour nous reproche et aussi d’autres professeurs, c’est de ne pas assez lire ». La lecture ! Point essentiel pour Aline, qu’elle ne manquera pas de rappeler quelques semaines plus tard.
Elle enseigne le français, mais aussi l’anglais. Suzanne semble d’ailleurs apprécier ces cours : « Je viens de terminer un Essay anglais – Melle Chalufour m’a dit que l’anglais marchait bien », écrit-elle à sa mère. La jeune fille, qui vient tout juste d’avoir 18 ans, ne manque d’ailleurs pas de s’envoyer des fleurs : « Melle Chalufour est très contente de moi pour l’anglais : elle m’a dit que français et anglais marchaient bien ; je pense, ou du moins, je commence à penser en anglais et à m’exprimer correctement ».
Aline Chalufour va bien au-delà des simples cours et s’occupe de ses élèves en les distrayant. « Nous avons été au cercle de Dalat assister à une conférence sur la Pologne faite par Mr Baudry. – Conférence sur toute son histoire, et fort intéressante. Nous étions avec Melle Chalufour et avions la permission… de ne pas nous mettre en uniforme !... Tu penses notre joie !... » Aline se dévoue pour ses élèves et offre des libertés nouvelles. Une autre fois, elle va même jusqu’à partager avec ses élèves des moments de détente : « ce matin, nous avons fait, avec Melle Chalufour, une bonne partie de tennis – jusqu’à 9h ½ depuis 8h environ ». Une approche éducative moderne que n’aurait rien à envier nos lycées d’aujourd’hui.
Mais Aline sait aussi sévir et quelque temps après la partie de tennis, Suzanne écrit : « moi qui ne faisais guère de fautes d’orthographe, depuis que Melle Chalufour nous enlève des points lorsque nous en faisons, je me mets à en faire, énormément : à mon dernier devoir, j’avais 10 ; - 6 = 4 ! J’étais furieuse », ne perdant pas de vue son objectif principal, l’enseignement du français.
À la lecture de ces lettres, rien ne pouvait me laisser présager du parcours incroyable d’Aline Chalufour. Je n’avais que son nom de famille comme piste, un patronyme dont la rareté me permit de rapidement retrouver sa trace sur le site de généalogie geneanet. Quant à Suzanne, savait-elle que sa professeure était aussi avocate, future magistrate, traductrice et militante du droit des femmes ? Voici l’histoire de cette infatigable voyageuse, femme du Monde dans le bon sens du terme, catholique moderne et précurseur de Simone Veil, biographie reprise pour l’essentiel de l’article publié par le magistrat Jean-Paul Jean, complété de quelques notes ajoutées par mes soins (« NC »).
Les combats d’une femme pour la justice, de Nuremberg à Arras
Par Jean-Paul Jean, Président de chambre honoraire à la Cour de cassation, secrétaire général de l’AHJUCAF (cours suprêmes judiciaires de la francophonie), vice-président de l’Association française pour l’histoire de la justice.
Paru dans Les Cahiers de la Justice 2023/3 N° 3, pages 517 à 529, éditions Dalloz.
Aline Chalufour (1899-1989) est une des femmes les plus atypiques parmi celles qui ont intégré la magistrature après-guerre. Avocate, docteure en droit, spécialiste de droit public international, polyglotte, elle représente les réseaux d’information gaullistes en Amérique du Nord durant la Seconde Guerre mondiale. À la Libération, elle suit François de Menthon au ministère de la Justice, puis dans l’équipe française au procès des dignitaires nazis à Nuremberg. En 1949, cette femme engagée, catholique sociale et féministe, est nommée juge dans une petite juridiction du nord de la France. Elle se trouve alors confrontée à un milieu conservateur et hostile, qui lui reprochera de « porter atteinte au prestige du tribunal ». Aline Chalufour, « très distinguée, d’excellente éducation », est confrontée à une magistrature d’hommes d’un autre temps.
Aline (Marie, Radegonde) Chalufour est née le 30 janvier 1899 à Dieppe dans une famille aisée qui lui permet de bénéficier d’une éducation ouverte sur le monde international.
NC - Ses parents sont le courtier Joseph Chalufour (1864-1937) et Aline Mansire (1875-1962). Elle a sept frères et sœurs.
Après des études secondaires au lycée de jeunes filles Molière à Paris1, elle obtient une licence de lettres – anglais – à la Sorbonne. Elle effectue des études supérieures aux États-Unis, au Collège de Bryn-Mawr2 (Pennsylvanie) et poursuit son parcours académique par le diplôme de l’École libre de sciences politiques (section générale). Le 10 juin 1927, elle est la 6e femme française à obtenir le doctorat en droit, mention sciences politiques et économiques, pour sa thèse « Le statut juridique des troupes alliées pendant la guerre de 1914-1918 » (édité par les presses modernes à Paris), sous la direction du grand internationaliste, le professeur Jules Basdevant3.
NC - Le diplomate et directeur des archives nationales Camille Picconi estime que l’ouvrage ci-dessus « constitue une précieuse contribution à l’histoire de la Guerre mondiale ».
NC - Elle enseigne ensuite au Smith College de Northampton et à la Milton academy dans le Massachusetts, université catholique où la famille Kennedy scolarisera Robert et Ted. Durant l’été 1930, elle emménage à Genève et devient assistante du Professeur Salvador de Madariaga, futur ministre de la Justice espagnol. Elle publie en 1931 un article sur les relations franco-allemandes dans The Vassar Miscellany news, l’un des plus vieux journaux universitaires américains. Article dans lequel elle croit en un rapprochement futur des deux peuples. Dans le même document, elle annonce ouvrir une pension avec sa sœur pour accueillir de jeunes étudiantes à la Sorbonne.
Elle exerce un temps comme collaboratrice du professeur Andley Hudson, juge au Tribunal international permanent de La Haye, pour la publication d’une collection de traités internationaux. Elle s’inscrit ensuite au barreau de Paris (1932-1938) et publie des articles dans plusieurs revues4. Elle milite au sein du journal féministe conservateur L’Union nationale des femmes, présidé par la duchesse de La Rochefoucauld, qui défend un catholicisme social et les « intérêts féminins, familiaux et professionnels ». Elle assure des conférences publiques pour promouvoir le droit de vote des femmes5.
NC - On la retrouve en 1937 comme représentante du barreau féminin, avec Marie-Thérèse Moreau, célèbre avocate et militante féministe, à l’occasion du grand pardon de Saint-Yves à Tréguier (sources Gallica).
Aline Chalufour effectue avant-guerre un long séjour en Indochine, et enseigne le français au couvent de Notre-Dame du Lang Bian à Dalat, dit le « couvent des Oiseaux », internat catholique assurant la « bonne éducation » occidentale aux filles de fonctionnaires, de colons aisés et des grandes familles vietnamiennes, laotiennes ou cambodgiennes6. Elle voyage au Japon puis aux États-Unis tout en travaillant dans le secteur bancaire. Elle continue de militer pour le droit de vote des femmes, assure des conférences (université d’Harvard en 1941). Elle analyse dans la presse la politique américaine7 et la situation géopolitique créée par l’entrée en guerre du Japon8, après avoir alerté en 1939 sur les menaces que l’impérialisme nippon faisait peser en Indochine9.
On retrouve cette patriote catholique en 1942 comme représentante des réseaux gaullistes à Ottawa (Canada), attachée à l’information de la France Combattante. La « brillante juriste cosmopolite » intervient dans des débats publics, dénonce l’illégalité du régime de Vichy et s’oppose fermement au soutien de Roosevelt à Darlan après le débarquement américain en Afrique du Nord10. Au milieu de toutes ses autres activités, Aline Chalufour adapte de l’anglais, sous le titre Femmes traquées11, un ouvrage d’Etta Shiber, Paris Underground, grand succès d’édition paru aux États-Unis en 1943. Le livre publié à la Libération est une ode aux femmes de la Résistance qui ont organisé une filière d’évacuation pour les pilotes britanniques tombés ou évadés en France.

En juin 1944 la militante gaulliste, (NC : elle est membre des FFL, Forces françaises libres, dossier GR 16 P 117430 aux archives de Vincennes) rejoint Alger et est nommée chargée de mission auprès du commissaire à la justice François de Menthon. Elle le suit place Vendôme à la Libération lorsqu’il devient ministre de la Justice du gouvernement provisoire le 2 septembre. Elle intègre en novembre 1944 le service de recherche des crimes de guerre ennemis qui est rattaché au cabinet du ministre12.
Une juriste française à Nuremberg
François de Menthon quitte en mai 1945 le ministère de la Justice13 pour conduire la délégation française au procès des criminels nazis à Nuremberg. Elle le rejoint à l’automne 1945, peu avant l’ouverture du procès le 20 novembre, en tant que chargée de mission de 1re catégorie près le ministère public français du Tribunal militaire international (TMI). Elle n’a pas le statut de membre à part entière du ministère public, malgré, à 46 ans, son brillant parcours, ses engagements, son expérience de juriste, sa maîtrise de l’anglais et de l’allemand, associés à sa connaissance du système judiciaire nord-américain, que ses collègues masculins ignorent. Elle devient rapidement un pilier de l’équipe d’accusation, où l’on ne trouve que deux femmes sur trente membres14. Aline Chalufour joue un rôle clé pour mieux faire comprendre et concilier les approches culturelles et juridiques différentes entre l’équipe d’accusation française et les procureurs britanniques et américains15. Elle apporte aussi nombre d’éléments dans la construction du dossier d’accusation de la France, et l’audition de témoins concernant les otages et les camps de concentration nazis, qui sera soutenu à l’audience principalementpar François Dubost qui dirige l’équipe pénale française16.
C’est ainsi Aline Chalufour qui retrouve et prépare l’audition du témoin Francisco Boix, déporté à Mathausen, qui avait développé et sauvé des clichés réalisés par les SS, sur lesquels apparaissaient notamment Kaltenbrünner et Speer qui ne pouvaient ainsi plus nier ne pas avoir connaissance des atrocités qui y étaient commises. Boix est interrogé par Dubost le 28 janvier 1946. Aline Chalufour, enquêtrice qui avait entendu Boix l’été précédent à Paris, doit rester silencieuse aux côtés de Dubost et n’aura pas droit à la parole, tout comme les autres femmes parmi les rares membres des équipes d’accusation17.
Mais si elle ne peut parler à Nuremberg, elle écrit et, dès 1947, traduit de l’anglais l’ouvrage de R. W. Cooper, Le procès de Nuremberg : histoire d’un crime18. Elle publiera aussi ultérieurement sur le procès19.

En 1946, l’échec d’une première tentative d’intégrer la magistrature.
Grâce à l’action des femmes parlementaires résistantes, malgré les oppositions d’une partie des élus et des magistrats, est votée la loi du 11 avril 1946 qui permet l’accès des femmes à la magistrature20. Dès le 14 mai suivant, Aline Chalufour écrit sur papier à en-tête du ministère public près le TMI de Nuremberg. Elle se porte candidate à une intégration directe sur un poste de conseiller à la cour d’appel ou à défaut de juge ou juge adjoint au tribunal de la Seine. Aline Chalufour bénéficie de soutiens importants : les milieux chrétiens via Georges Hourdin, directeur de « La vie catholique illustrée »21 ; le milieu politique et universitaire avec André Hauriou, professeur à Toulouse et sénateur de Haute-Garonne ; la magistrature avec Charles Dubost, chef adjoint de la délégation française à Nuremberg22. Le ministre – Pierre-Henri Teitgen – recommande chaleureusement son ancienne collaboratrice23.
Le rapport du procureur général près la cour d’appel de Paris donne un avis favorable à son intégration sur un poste de juge adjoint24. Mais la commission de classement des magistrats estime le 21 décembre 1946 qu’il n’y avait pas lieu de retenir la candidature de Mlle Chalufour, avocate à la Cour : « Elle ne saurait prétendre à un poste supérieur à celui de juge de 3e classe ou de juge suppléant et, si elle croit devoir solliciter un poste de ce grade, doit adresser une requête au CSM, seul compétent pour procéder aux nominations des magistrats du siège. »
Du fait de ce refus, forte de son expérience à Nuremberg dans la poursuite des criminels de guerre nazis, Aline Chalufour décide donc de rester en Allemagne. Pour avoir travaillé sur les documents relatifs aux atrocités commises à Ravensbrück où étaient affectées uniquement les femmes, elle est choisie, puisque juriste expérimentée parlant anglais et allemand, pour représenter la France en tant qu’adjointe au procureur britannique pour le procès qui s’ouvre à Hambourg contre quinze responsables du camp dont six femmes. Elle est assistée de Françoise Bayle chargée de participer aux recherches et de suivre le procès qui se déroule de décembre 1946 à février 1947. Mais si elle peut siéger sur le banc de l’équipe d’accusation, la condition posée est qu’elle n’aura pas non plus le droit de prendre la parole lors de ce procès.
Une fois terminé le procès de Ravensbrück, Aline Chalufour reste en Allemagne pendant encore deux années pour occuper le poste de chef du département français des documents du procès de Nuremberg. Elle assure la publication de la version française des 42 volumes des Actes de Nuremberg dite « série bleue » qui permet aujourd’hui de disposer du compte rendu de tous les débats, et de documents essentiels, dont le télex relatif à la rafle des enfants d’Izieu, déterminant au support de l’accusation contre Klaus Barbie en 1987. Pour régler un conflit de compétence dans le camp français, le colonel John E. Ray, secrétaire général du TMI, doit rédiger un procès-verbal aussi long qu’un contrat américain, précisant chaque détail du processus d’édition. Il acte ainsi qu’Aline Chalufour assume les fonctions de responsable éditoriale de la version française, ce qui, pour ses collègues masculins, ne semblait pas aller de soi25. À la fin de sa mission, le colonel Ray écrit au garde des Sceaux pour lui dire le rôle essentiel qu’elle a tenu et pour souligner les grandes qualités de Mlle Chalufour sans laquelle les éditions, française, mais aussi anglaise et allemande, n’auraient pas présenté une aussi excellente qualité26.
Enfin intégrée dans la magistrature en 1949, mais affectée à contre-emploi.
Une nouvelle demande d’intégration directe dans la magistrature d’Aline Chalufour est donc transmise par le garde des Sceaux au Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui en accepte le principe, mais comme simple juge de 2e classe ce qui ne lui permet pas d’exercer à Paris. Malgré l’intervention de François de Menthon, redevenu député, auprès de Robert Lecourt, garde des Sceaux, il lui est demandé le 13 juillet 1949 de « se mettre à disposition du Conseil pour n’importe quel poste en France métropolitaine ». Vincent Auriol signe le 30 septembre 1949 sa nomination comme juge de 2e classe au tribunal de Saint-Pol.
Le tribunal de Saint-Pol, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, est une petite juridiction rattachée au tribunal d’Arras27. Aline Chalufour, spécialiste de droit pénal international, arrive seule dans une juridiction où quelques magistrats formés à l’ancienne ne font rien pour aider cette femme célibataire de cinquante ans arrivant de Nuremberg, qui n’a jamais fait de droit civil, et qui n’a bénéficié d’aucune formation particulière la préparant à ce nouveau métier. Outre ses fonctions de juge civil et pénal, elle exerce celles de juge des enfants à Saint-Pol puis à Arras.
Au début, tout semble bien se passer. Le rapport du 11 avril 1951 du premier président de la cour d’appel de Douai insiste sur ses fonctions de juge des enfants : « Elle paraît apte à traiter utilement les questions concernant les mineurs. Jusqu’à présent, elle a examiné avec le plus grand soin les affaires dont elle a eu à connaître et elle s’est toujours efforcée, aux dires de ses chefs directs, de trouver pour chaque cas particulier la solution la meilleure et la plus appropriée. » Sa notice annuelle du 30 juin 1953 relève qu’elle est « consciencieuse, dévouée et de caractère agréable, elle remplit ses fonctions avec bonne volonté et assiduité ». Les reproches sont présentés avec l’hypocrisie onctueuse habituellement pratiquée dans cet exercice28. « D’excellente compagnie, Mlle Chalufour est un magistrat intelligent qui devrait s’efforcer d’approfondir ses connaissances de droit. Elle siège aux audiences, préside la commission de sécurité sociale d’Arras et s’occupe du service des mineurs. Valeur de ce magistrat… 10 [sur 20 NDLR]. »
À noter qu’en parallèle de ses activités professionnelles, Aline traduit « La vie en Chine » de l’autrice russe Olga Lang (1897-1992) aux éditions Hachette.
Mlle Chalufour « porte atteinte au prestige des magistrats du tribunal ».
Cette catholique sociale s’est, comme toujours, engagée à fond dans ses nouvelles fonctions. Mais tout se gâte après une intervention des Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais auprès du ministre de la Justice. Son cabinet signale au directeur du personnel le 29 octobre 1952 qu’il a été « saisi de difficultés dans les jugements des affaires contentieuses intéressant le régime des pensions d’invalidité des ouvriers relevant du régime spécial des Mines » et que
« Mme Chalufour, juge au tribunal de Saint-Pol, chargée de la commission régionale d’invalidité à Arras, rendrait de manière habituelle des décisions systématiquement défavorables aux Houillères ». Il lui demande de se renseigner auprès des chefs de cour, mais bien entendu, « sans intervenir sur le fond de l’affaire qui ne relève d’ailleurs que de l’appréciation du juge d’appel ».
Si, faute d’autre magistrat disponible, ils ne peuvent pas écarter Aline Chalufour de ses fonctions, les appréciations des chefs de cour vont désormais prendre un tour très agressif. Dans un rapport du 17 novembre 1953, en transmettant certains de ses jugements, ils se livrent à un véritable réquisitoire à son encontre : « Quotidiennement elle fait preuve, dans ses décisions comme juge des enfants, d’un complet manque de connaissances juridiques de base et d’une totale absence de bon sens. […] si elle assiste assidûment aux audiences, son défaut de culture juridique et son manque de formation professionnelle se font sérieusement sentir au cours du délibéré. Il est impossible au président de lui confier la rédaction du moindre jugement… Nous ne sommes pas éloignés de penser, partageant en cela l’appréciation des chefs de son tribunal, que Mlle Chalufour ne sera jamais apte à exercer de façon satisfaisante des fonctions judiciaires. Ses déficiences portent atteinte au prestige et à l’autorité des magistrats du tribunal d’Arras, les auxiliaires de la justice et les justiciables eux-mêmes en pouvant faire chaque jour la constatation. »
Poursuivie disciplinairement devant le Conseil supérieur de la magistrature.
Jean-Louis Costa, directeur du personnel, saisit dès le 24 novembre 1953 le Conseil supérieur de la magistrature pour « incapacité professionnelle » d’Aline Chalufour qui est prévenue par téléphone le 9 janvier 1954 de sa convocation le 12 suivant devant la commission de discipline. Ce n’est que lors de son audition qu’elle prend connaissance des griefs des chefs de cour. Le 19 janvier, elle transmet au CSM une longue note argumentée. Elle répond juridiquement aux reproches qui lui sont faits et souligne les conditions matérielles déplorables dans lesquelles elle exerce. Ainsi, le greffier du juge pour enfants, qui exerçait depuis sept ans, a quitté son poste le jour de son installation, remplacé par un greffier qui ne l’assiste qu’un jour par semaine. Concernant la commission d’invalidité, où elle statue sur 600 à 700 dossiers par an, il y a eu 50 appels, en 1953, 20 infirmations et 30 confirmations. Elle rappelle qu’en plus de ses fonctions de juge des enfants et de présidente de la commission d’invalidité, elle siège deux jours par semaine aux audiences civiles et correctionnelles.
Souhaitant régler le problème sans statuer sur le fond, le CSM lui demande de fournir une liste de desiderata de postes pour une demande de mutation. Aline Chalufour, qui veut en tout état de cause quitter Arras au vu du traitement qui lui a été réservé, accepte, tout en complétant sa note sur des dossiers évoqués. Elle relève ainsi que sur 130 affaires qu’elle avait jugées au pénal entre octobre 1952 et janvier 1954, il n’y avait eu que quatre appels, dont deux du parquet, un étant évoqué dans la poursuite.
Un décret du 29 mars 1954 nomme donc « à sa demande » Aline Chalufour juge à Dunkerque, qui reste dans la cour d’appel de Douai. Malgré ce milieu hostile, les choses vont s’équilibrer progressivement, ainsi qu’en témoignent ses notations ultérieures. Juin 1954 : « Très assidue… sa vie privée est très digne… bonne volonté certaine et un labeur sans défaillance. » Juin 1956 : « Réels efforts. » Les réserves portent toujours sur ses connaissances juridiques. Mais sa note monte à 14…
En octobre 1959 elle rejoint la cour d’appel de Caen et en étant nommée juge à Dieppe, sa ville natale. Les appréciations portées traduisent la vision que les chefs de cour ont de leur collègue, en intégrant tous les stéréotypes de l’époque : « Bonne volonté et conscience professionnelle… On ne peut que regretter que la culture générale révélée par ses titres et les domaines qu’elle a abordés avant son entrée dans la magistrature ne lui aient pas permis de se concentrer sur l’étude des questions juridiques qu’appellent les fonctions de juge du siège. Il en résulte que ne peuvent lui être confiés les travaux qui nécessitent une étude approfondie et un raisonnement juridique précis. Très distinguée, d’excellente éducation, Mlle Chalufour contribue par sa présentation au prestige du tribunal. » Juin 1963 : « Présidence d’un grand nombre d’audiences correctionnelles avec une pertinence, une autorité, un prestige, reconnus de tous. » Juin 1964 : « Si l’on ne peut que regretter que Mlle Chalufour, entrée tard dans la magistrature, n’ait pas cru utile de rafraîchir ses connaissances juridiques, en particulier celles de droit civil, et que par conséquent ne peut lui être confiée la rédaction de jugements qui nécessitent une étude approfondie et un raisonnement juridique précis, il convient de reconnaître qu’elle prend une part importante aux activités du tribunal et rend des services indiscutables dans les fonctions qui lui sont confiées. »
Aline Chalufour ne répondait pas aux critères du magistrat habituel, mais si elle n’est pas devenue une spécialiste des attendus et citations latines, du droit du voisinage et des indemnisations du préjudice corporel, tout le monde est obligé de reconnaître que cette femme travaille beaucoup et bien. Quant à son « excellente éducation », elle l’aura au moins aidée à se faire respecter dans ce milieu hostile. En 1953 ses « déficiences portaient atteinte au prestige du tribunal ». Dix ans plus tard, « Mlle Chalufour contribue par sa présentation au prestige du tribunal ». Du moment que l’image de la justice est sauve… !
Le coup de pied de l’âne qui portait des reliques29…
Même après sa carrière de magistrat Aline Chalufour sera victime d’un dernier acte bien peu glorieux pour le corps judiciaire. À 67 ans, en janvier 1966, elle est partie en retraite. En 1972 elle se décide à demander le bénéfice de l’honorariat. Las ! Les chefs de la cour d’appel de Rouen, s’ils regrettent que n’existe plus depuis 1967 la condition de 20 ans d’exercice dans la magistrature – elle y a exercé 17 ans – qui aurait rendu cette candidature irrecevable, rappellent qu’Aline Chalufour a été autrefois traduite devant le CSM pour insuffisance professionnelle et que « si nous n’avons pas trouvé trace d’une décision disciplinaire, après une demande de mutation elle a été nommée juge à Dunkerque30 ».
Le cabinet du ministre estime donc inopportun de saisir le CSM de cette demande d’honorariat. Une seconde demande en 1976 recevra la même réponse et Aline Chalufour n’aura jamais le droit de porter le titre de « magistrat honoraire ». Femme trop atypique pour juges trop ordinaires, elle n’aura jamais vraiment été acceptée comme faisant partie de la « famille judiciaire ». En sortant Aline Chalufour de l’anonymat, c’est un honneur sans médaille qui est aujourd’hui rendu au parcours exceptionnel de cette femme qui a été bien plus qu’une juge31.
NC - Aline Chalufour écrira un article en 1976 dans le Monde intitulé « Trente ans après le verdict de Nuremberg Crimes de guerre et crimes contre l'humanité » dans lequel elle livre ses souvenirs.
NC – Ma grand-mère reteint parfaitement les leçons de sa professeure. Lire, lire, lire, fut un besoin insatiable tout au long de sa vie, plusieurs ouvrages par semaine ! Les auteurs se sont relayés dans sa maison de Toulon, La Désirade, pour venir lui offrir leur dernier livre. Sa bibliothèque regorgeait d’œuvres contemporaines dédicacées et la culture immense de ma grand-mère en faisait une personnalité incontournable de la vie toulonnaise.
NC - J’ajouterais aux mots de Jean-Paul Jean que cette femme mériterait amplement que sa mémoire soit honorée en France. Il est en effet étonnant qu’aucune rue, aucun bâtiment, aucune salle ne porte son nom. Être catholique, gaulliste et féministe sont-ils jugés incompatibles ou infréquentables aujourd’hui ? Les plus hautes autorités allemandes de Bavière, de leur côté, ont rendu hommage à Aline en 2025, en posant une plaque en sa mémoire au sein du tribunal de Nuremberg. J’espère donc que ce texte sera lu par nos élus et que l’un d’entre eux, ou plusieurs, sauront réparer cet oubli.

1- Ce lycée, voué à l’origine à la formation intellectuelle des demoiselles de l’Ouest parisien dans un cadre public, est devenu progressivement un vecteur d’émancipation, formant une partie de l’élite féminine française du début du xxe siècle et la préparation des femmes aux grandes écoles et à l’université. Cf. le site de l’amicale des anciennes élèves : https://anciense-levesmoliere.jimdofree.com/histoire/.
2- Ce collège pour femmes a formé nombre de personnalités, parmi lesquelles Katharine Hepburn.
3- Le professeur Basdevant adressera le 29 mai 1941 au maréchal Pétain une courageuse lettre de démission de ses fonctions de jurisconsulte du ministère des Affaires étrangères pour marquer son désaccord avec l’interprétation de la Convention d’armistice qu’il estimait être une capitulation : « La conception que j’ai de l’honneur ne me permet pas de me placer dans mes conseils sur le terrain occupé par votre gouvernement. C’est un point trop douloureux, qui a troublé trop de consciences, pour que j’y insiste davantage, mais il est, à mes yeux, capital. » Jules Basdevant a été membre de la Cour internationale de justice de 1946 à 1964 (président de 1949 à 1952).
4- A. Chalufour, Avocat à la Cour, États-Unis, La loi de neutralité du 1er mai 1937, Revue Affaires étrangères, Recueil Sirey, 1937, p. 301-305.
5- Conférences d’A. Chalufour à Paris, le 16 févr. 1934, mairie du 7e , Impression d’une étudiante aux États-Unis ; 17 juin 1933, mairie du 16e et 20 mars 1934, mairie du 20e, Comment devient-on une bonne électrice ? Elle écrit aussi dans des journaux féminins, comme Marie France.
6- En 1939, elle écrit à ses amies dans le Bulletin des anciennes élèves que, pour célébrer le cinquantenaire du lycée Molière, elle fait jouer Les femmes savantes au couvent des Oiseaux à Dalat.
7- A. Chalufour et S. Desternes, Le président Hoover et la crise américaine, Revue des sciences politiques, oct.-déc. 1943, p. 617-620. S. Desternes, spécialiste des États-Unis, est aussi une militante de L’Union nationale des femmes.
8- Elle avait déjà analysé en 1939, en signant de ses initiales, la situation en Indochine et la menace japonaise dans L’Union nationale des femmes : Inquiétudes en Indochine, A. C., 10 mai 1939, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k45514588. Son analyse politique est remarquable de lucidité et elle conclut que « pour assurer l’avenir de l’Indochine, il ne faut pas que la France recule en Europe ».
9- A. Chalufour, La Chine finira par vaincre les Nippons, La Patrie, Montréal, 4 févr. 1942, ///C:/Users/jpjea/Downloads/82779_1942-02-04.pdf.
10- Le journal canadien le Star-Phoenix du 27 nov. 1942 reprend dans un titre son expression « Darlan est un rat », lors d’une conférence où elle affirme que de Gaulle ne peut pas soutenir d’anciens responsables de Vichy, http://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=60283.
11- E. Shiber, Femmes traquées, Paris, Hachette, 1946, adaptation de l’anglais par P. Lespérance, A. Chalufour et A. Rio.
12- L’ordonnance du 14 oct. 1944 crée ce service de recherche des crimes de guerre ennemis pour centraliser les opérations en la matière, service supprimé en 1948. AN BB30 1890.
13- P.-A. Teitgen lui succède le 31 mai 1945.
14- L’autre femme est Suzanne Bastid, professeure de droit à l’université de Lyon depuis 1933, qui prépara le discours d’ouverture prononcé par François de Menthon, chef de l’équipe d’accusation française le 17 janv. 1946. Elle est la fille de Jules Basdevant qui a dirigé la thèse d’Aline Chalufour.
15- Katherine Fite, la seule avocate membre de l’équipe américaine, décrit Aline Chalufour comme « très intelligente et agréable ». D. M. Amann, Politics and Prosecutions : From Katherine Fite to Fatou Bensouda, in Proceedings of the Fifth International Humanitarian Law Dialogs, Society of International Law, no 44, 2011, nbp 31, p. 19.
16- A. Tisseron, La France et le procès de Nuremberg. Inventer le droit international, Les prairies ordinaires, 2014 ; M. Gemählich, Notre combat pour la paix : la France et le procès de Nuremberg (1945-1946), Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, 2/2019, no 51, p. 507-525.
17- Cette approche historique genrée a été présentée par Diane Marie Amann, professeure de droit international à l’université de Georgia (USA), notamment lors d’un colloque sur les acteurs du procès de Nuremberg au mémorial des enfants d’Izieu le 15 oct. 2021, https://www.youtube.com/watch?v=F9Tc0AAOQmM ; V. aussi D. M. Amann, Aline Chalufour, Woman at Nuremberg and at Paris, Ottawa, Dalat, 2020, https://www.youtube.com/watch?v=52QajsmPEjs&t=6s.
18- R. W. Cooper, Le procès de Nuremberg : histoire d’un crime, traduit de l’anglais par A. Chalufour et S. Desternes, Hachette, 1947 ; V. aussi D. M. Amann, Portraits of Women at Nuremberg, https://www.dropbox.com/s/gmwlxvxeksvv838/portraits_2010_publishedversion.pdf.
19- A. Chalufour, Le procès de Nuremberg et le droit international, Annuaire de l’Académie de droit international de La Haye 28, 1958, p. 26-38 ; ibid. Trente ans après le verdict de Nuremberg, Le Monde, 25 sept. 1976.
20- A. Boigeol. Les femmes et les Cours. La difficile mise en œuvre de l’égalité des sexes dans l’accès à la magistrature, Genèses, no 22, 1996, p. 107-129. https://www.courdecassation.fr/toutes-les-actualites/2022/04/14/colloque-lentree-des-femmes-dans-la-magistrature ; J.-P. Jean, Femmes en justice, femmes de justice : perspective historique et comparaisons européennes, Femmes, droit et justice, Actes du colloque du 11 mars 2019 à la Cour de cassation, Dalloz, coll. Thèmes & commentaires, 2019, p. 19-33.
21- Lettre du 28 mai 1946 à Pierre-Henri Teitgen, garde des Sceaux, AN, dossier personnel Aline Chalufour no 19890074/91 (les mentions AN citées infra renvoient à ce même dossier).
22- Lettre du 1er oct. 1946, AN.
23- Note manuscrite à Ménégaux, directeur du personnel, AN.
24- 28 nov. 1946, dossier personnel AN.
25- Procès-verbal du 3 mars 1947, dossier personnel AN.
26- Courrier du 15 avr. 1948 à André Marie, ministre de la Justice ; on retrouve dans tous les courriers l’inévitable référence à la « charmante personnalité de Mlle Chalufour…». Dossier personnel AN.
27- Le tribunal d’instance de Saint-Pol-sur-Ternoise a été fusionné avec celui d’Arras lors de la réforme de la carte judiciaire de 2009.
28- Les magistrats n’avaient alors pas accès à leurs notations de leurs chefs hiérarchiques. Cet accès n’est devenu effectif qu’en 1981 grâce à quelques pionniers qui avaient demandé l’application de la loi du 17 juillet 1978 sur la liberté d’accès aux documents administratifs.
29- Fable de La Fontaine dont la morale est : « D’un magistrat ignorant, c’est la robe qu’on salue… ».
30- Rapport du 17 mai 1972, dossier personnel AN.
31- Aline Chalufour est décédée le 26 oct. 1989 à l’âge de 90 ans.



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